Publié le 01.08.2024
Puisqu’ils nous ont séparées pendant de nombreuses années, puisque tu les laissais décider, puisque tu ne savais pas m’aimer, puisque j’ai souffert de ton rejet, puisque tu as finalement voulu me retrouver, puisqu’ils ont dû accepter tes dernières volontés, puisque tu m’as dit de ces choses que je rêvais d’entendre, puisque tu es partie pour toujours cette fois, puisque je t’avais promis de les dire après ton départ, mais qu’ils m’en ont à nouveau empêchée,… Voici mes mots, pour toi, ceux que je devais prononcer ce jour-là.
Maman n’aimait pas les fioritures, les chichis, le « gnan-gnan »… Mais elle m’a eue, moi, la plus « cul-cul la praline » de ses enfants ! Et, forcément, je ne pouvais pas ne pas parler d’elle aujourd’hui…
Je l’imagine lever les yeux au ciel, l’air faussement exaspéré, si elle m’entendait. Mais elle m’avait demandé de faire ce discours, comme je l’ai fait pour des amis partis trop tôt…
J’aurais aimé avoir plus de temps avec elle, mais il était déjà trop tard lorsqu’elle m’a appelée, ce jour où j’ai laissé mon téléphone sonner, en regardant, incrédule, son nom affiché.
Elle a finalement dû nous quitter. Je ne vous connais pas, vous, ses amis, mais elle avait construit une nouvelle vie avec vous, et elle semblait avoir trouvé sa place, enfin.
Quelques jours avant son départ, elle m’a dit qu’elle regrettait d’avoir trop fumé, de s’être trop « défoncée », comme elle disait, d’avoir trop arrosé les soirées, et trop négligé son corps… Pourtant, quand je lui ai demandé si elle agirait autrement, si elle pouvait revenir en arrière, elle m’a confié avoir fait ce qu’elle avait pu à ces moments-là, ce dont elle avait eu besoin pour tenir… Parce que c’est ainsi qu’elle oubliait les soucis, qu’elle faisait des pieds de nez aux tourments de la vie, car celle-ci n’avait pas été tendre avec elle, loin de là.
La maladie l’a consumée lentement et inexorablement, et avec cruauté, l’a amenée jusqu’à la fin, dans la déchéance… Nous avons manqué du temps qu’on nous avait volé, elle et moi, celui qu’elle s’était persuadée de m’avoir offert en me quittant. Et la laisser partir, pour toujours, m’a été difficile. Parce qu’elle regrettait finalement ses choix, parce qu’elle s’excusait d’avoir été une piètre mère, parce que j’aurais aimé qu’elle puisse en être une meilleure à l’avenir.
Et si je lui en veux toujours, si je regrette qu’elle n’ait pas su faire mieux, je sais que j’ai eu la chance de pouvoir lui dire au revoir, même si je me persuadais que je la reverrais lorsque je suis sortie de sa chambre ce jour-là. Et alors que je l’embrassais pour la dernière fois, elle m’a dit qu’elle m’aimait, alors que jamais elle n’avait pu le faire. Et même si elle s’est battue pour survivre, même si elle m’a dit ses regrets, même si elle s’est excusée d’avance de me laisser faire face, seule, à tout ce qui allait advenir, et dont je n’avais pas encore conscience, je crois qu’elle est partie sereine.
C’était un personnage complexe, à la fois bonne vivante et mélancolique, tristement incapable d’être heureuse, qui aimait les jeux de mots, curieuse de tout et proie facile pour les profiteurs, toujours prête à se sacrifier pour garder ceux qui l’entouraient près d’elle… Et tellement lâche aussi. Mais même si elle m’avait abandonnée durant toutes ces années, malgré tout le mal qu’elle a pu me faire, il y aura toujours un vide à sa place…
Si je ne sais pas ce qu’ils ont fait de ses cendres, je n’ai jamais eu besoin d’autel pour penser à mes défunts. Mais ce qui me console surtout, c’est de me dire qu’elle n’a jamais été aussi libre.
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