Publié le 25.07.2024
« 20 ans, tout de même,
se dit-elle. Il avait 20 ans de moins que moi. Ça compte… »
Elle était seule depuis peu. Son âme sœur l’avait quittée. Il disait qu’il n’était plus amoureux. C’était si difficile à encaisser… Il devenait progressivement un ami, un bon ami d’ailleurs. Mais comment croire en un nouvel avenir, si celui qui vous connaissait le mieux pouvait soudainement ne plus vous trouver belle, attirante, ou même charmante ? Et puis, comment envisager une suite, ou un après, à cette histoire, en se retrouvant seule, sans Sa présence, Sa force et Son soutien… En ayant perdu tout repère, et alors que ses habitudes étaient bouleversées ? Comment continuer ?
Elle avait découvert qu’il suffisait de vivre. Se lever le matin, manger, boire, se laver, travailler,… Continuer quoi. Se forcer à voir ses amis, auxquels elle n’avait pas forcément envie de raconter, ou dont elle sentait le poids de l’inquiétude et les questions dans les regards… Elle devait surtout se trouver de nouvelles occupations !
Pour éviter les questions,
elle s’était mise à sortir seule. Elle faisait la tournée des expositions, des musées, des bars parfois, lorsqu’il y avait des concerts,… Et c’est ainsi qu’elle avait rencontré le jeune homme pour la première fois. Un beau jeune homme. Le regard charmeur, un style particulier, élégant, s’était-elle dite. C’est lui qui l’avait abordée. Et en quelques minutes, elle avait senti une connexion entre eux. Ils se comprenaient. C’était tellement plaisant de pouvoir échanger ainsi avec un inconnu, qui portait en lui la fraîcheur de son âge, agréable, et intéressant de surcroît.
Leur conversation s’était éternisée depuis l’expo, qu’ils avaient arpentée ensemble et d’où ils avaient été gentiment mis à la porte à la fermeture, à la rue, au moment où ils s’étaient rendu compte que la lumière déclinait. Il avait regardé autour de lui, réalisant avec amusement qu’ils étaient encore devant la galerie, et l’avait invitée à dîner. Elle avait été tentée d’accepter, pour prolonger leur conversation et la magie de l’instant. Mais elle s’était reprise : en un instant, juste une fraction de seconde, elle avait réalisé que son compagnon était jeune, et beau. Un vrai tentateur. Et dans le même temps, elle s’était souvenue qu’elle approchait la cinquantaine, qu’elle n’était plus jeune, et s’était dit qu’elle ferait mieux de rentrer.
Qu’avait-elle craint ?
Au mieux, ils auraient dîné et elle serait rentrée chez elle, au pire, elle aurait fini dans son lit ! Si tant est qu’elle lui avait plu. Et aurait-ce été ça « le pire » ? « Le pire » n’était-il pas finalement, de se retrouver seule chez elle, plutôt que dans ses bras ? Ou alors « le pire » était-il de franchir un cap, de tourner le dos à son ancienne vie, de fermer la porte sur son histoire terminée ?
Elle réfléchissait. « Le pire », si elle avait succombé à ses désirs, serait le regard des autres. Elle ne l’assumerait pas. Et pourtant, après tout, pourquoi pas ? Elle n’aurait fait de mal à personne d’autre qu’à elle-même lorsqu’elle aurait, plus tard, dû faire face à sa conscience. Les pensées tournaient dans sa tête. Se montrer au bras d’un jeune homme alimenterait les critiques, ferait des jaloux. En fait, ça donnerait simplement aux mauvaises langues de quoi alimenter leurs ragots…
Elle ne cessait de se poser des questions, de peser le pour et le contre, de s’interroger sur ses envies et ses désirs,… Quand il lui avait envoyé un message. Elle n’avait pas imaginé qu’il le ferait lorsqu’ils avaient échangé leurs cartes de visite.
Pendant des jours,
ils s’étaient écrit de longs textes par téléphone, avaient partagé leurs points de vue, s’étaient même raconté des épisodes de leur vie… Il lui disait des mots doux, ceux qui lui manquaient tant, lui déclarait qu’il la trouvait belle et exceptionnelle. Et ça lui faisait du bien. Elle revivait. Ses mots étaient comme une source de jouvence. Et elle en était tombée amoureuse, de ses mots, au point d’oublier de plus en plus souvent les 20 ans qui la séparaient du garçon.
Et puis il avait écrit qu’il souhaitait la revoir. Et elle avait refusé. Son fantasme se réalisait soudain. L’envie de plaire, de Lui plaire, de plaire à ce garçon qui avait un corps encore jeune, encore svelte et élancé, n’avait un sens que dans ses rêves. Sa peur, celle du regard des autres, était revenue, et la petite voix dans sa tête lui disait qu’elle était pitoyable, qu’elle n’avait pas su garder un homme de son âge et qu’elle s’accrochait tristement aux mots enrobés de sucre d’un jeune homme qui lui faisait des avances.
Il n’était même pas son genre…
Trop sophistiqué, trop fougueux, trop jeune, trop beau,… Mais elle se fichait bien de son physique. Seuls ses mots l’avaient transportée.
Elle appela ses amies et leur raconta toute l’histoire. Elle avait cru pouvoir compter sur elles pour lui rappeler son âge, lui faire la morale, l’aider à lutter contre ses pulsions… Mais celles-ci l’avaient, au contraire, encouragée à aller au bout de ses envies, à vivre cette histoire, que ce soit une romance ou juste une nuit de tendresse et d’ivresse. La différence d’âge ne les choquait pas. Peut-être parce qu’elles-mêmes n’étaient pas concernées, se disait-elle. Mais elle continuait à se tourmenter.
Finalement, elle décida de se laisser emporter par l’exaltation et de revoir le jeune homme.
Il ne s’était écoulé que quelques heures depuis leur dernier échange, et elle n’avait pas compris que si elle n’avait pas eu de nouvelles depuis, c’était parce qu’il s’était fâché lorsqu’elle avait refusé sa proposition de se revoir.
Elle lui avait envoyé plusieurs messages
pour tenter de lui faire comprendre sa position, le combat qu’elle menait contre ses convictions, et l’importance qu’il avait pour elle. Elle avait tenté les mots doux, les photos des lieux qu’elle continuait à visiter seule,… Elle lui disait également qu’elle avait décidé de s’offrir à lui. Mais il ne répondit pas. Pas une fois.
Elle n’avait pas insisté. Et les jours avaient passé. La petite voix dans sa tête lui rappelait sans cesse qu’elle était pathétique. Plusieurs semaines passèrent. Elle pleura beaucoup au début. Il lui arrivait d’être en colère, déçue d’elle-même, ou encore triste. Mais, curieusement, elle ne lui en voulait pas, à lui. Elle se sentait coupable d’avoir tellement rêvé, d’avoir osé croire à ses mots.
Elle continuait néanmoins ses balades et visites, et continua à rencontrer du monde, et surtout d’autres hommes. Et ceux-ci, bien que différents les uns des autres, correspondaient bien mieux à ses critères. Elle en oubliait progressivement le jeune garçon.
Elle pensait avoir retrouvé ses esprits.
Elle savait que le manque affectif dont elle avait souffert au moment de sa séparation était à l’origine de son attachement au garçon. Elle avait en quelque sorte transféré ses sentiments déçus et frustrés sur le jeune homme qui l’avait fait rêver… Il l’avait donc sauvée, comme guérie, parce qu’elle avait voulu croire qu’elle était belle et qu’elle avait encore le droit de vivre l’amour, comme il le lui avait répété à maintes reprises. Et parce qu’elle savait que c’était vrai, qu’elle avait ce droit, comme tout un chacun, elle avait doucement pu tourner la page de son histoire passée, sans même s’en rendre compte.
Et alors qu’elle se sentait à nouveau sereine, sans crier gare, il l’avait recontactée. Il disait qu’elle l’obsédait, qu’il la voulait, qu’il ne pensait qu’à elle, qu’il aimait son physique, comme ses pensées, sa voix,… Elle hésitait. Elle avait fait du chemin depuis leur dernier échange. Elle se méfiait. Elle avait souffert et craignait que la situation ne se répète. Mais elle décida néanmoins de retrouver le garçon, de voir où cette histoire la mènerait, avant d’envisager quoi que ce soit avec l’un des hommes qui la courtisaient. Elle voulait vivre cette expérience, se sentir aimée et libre, libre de sentir son corps se ranimer, de s’enivrer du sien, de recevoir ses caresses, toutes celles qu’il lui promettait…
Mais lorsqu’elle lui annonça qu’elle acceptait de le rencontrer, il disparut à nouveau.
Cette fois, elle ne comprenait pas, mais tout cela n’avait plus d’importance à ses yeux. Le cap était passé.
« 20 ans, tout de même, se dit-elle. Il avait 20 ans de moins que moi. Ça compte. »
Elle ne sut jamais
s’il n’était qu’un enfant immature et capricieux, qui n’avait eu pour but que de la faire flancher, s’il avait un trouble psychologique quelconque qui le poussait à vivre des histoires fictives, si tout cela n’était qu’un jeu pour lui, ou s’il changeait simplement d’avis comme de chemise… Mais elle se sentait prête, maintenant, à embrasser sa nouvelle vie…
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