Mal à l’aise, j’ai sagement suivi les consignes qui m’ont été données… Et je vais passer un moment extraordinaire dans un milieu que je ne connais pas…
Cette histoire est un rêve que j’ai fait il y a quelques temps… J’ai eu envie de vous le raconter.
Immersion
Publié le 08.02.2024
Précédée de mon acolyte, j’entrais dans une grande pièce. C’était, me semblait-il, un dortoir. Des lits étaient alignés à droite et à gauche, à peine séparés par l’espace que leur conféraient les fauteuils installés entre chacun d’eux. La pièce était pleine de monde et de nombreuses personnes s’étaient tournées vers nous à notre entrée. On me dévisageait. J’étais un peu impressionnée et je balbutiais quelques mots pour me présenter. Consciente de ma maladresse, je tentai de reformuler, mais m’interrompis, laissant ma phrase en suspens… Il était clair que personne ne m’écoutait !
La fille m’indiqua un lit inoccupé au fond à gauche et me demanda de patienter là tandis qu’elle sortait par une porte au fond à droite. Je m’assis donc et tentai de me donner une contenance en observant autour de moi, tout en évitant de croiser des regards. La pièce était simple. Il n’y avait pas grand-chose à regarder en fait… Les murs étaient bleu pâle et rien ne les habillait, pas même une affiche.
Il régnait un calme apaisant dans la pièce. Les patients chuchotaient. Personne ne s’intéressait à moi en fin de compte. Je ne sentais plus les regards inquisiteurs et commençais à me fondre dans le décor. Je me détendais doucement. La rumeur calme était rassurante, apaisante même.
Prenant confiance, je levai les yeux sur la dame assise sur le lit d’en face. Elle était très âgée… Petite, fripée, et adorable. Elle parlait, très attentionnée quant à leur bien-être, à de petites personnes dont elle était, je le supposais, la grand-mère. Elle s’adressait également à une autre femme, la mère des petites sans doute, et sa fille à en croire sa façon de lui parler. Le lit à côté du sien était vide et elle indiquait aux petites qu’elles pouvaient s’asseoir dessus, mais qu’elles devaient rester bien sages…
Assis sur le lit suivant, se trouvait un homme, qui se plaignait à sa femme, je crois, de l’attente interminable et inacceptable qui leur était imposée.
Le lit qui jouxtait le mien était celui d’une femme qui examinait ses affaires posées sur son lit. Elle devait apparemment quitter l’établissement le soir même et prendre le train. Elle vérifiait le contenu de ses bagages…
Sa voisine attendait pour faire contrôler son diabète et expliquait à son voisin qu’elle s’inquiétait parce qu’elle avait mangé quelques chocolats le matin même.
Il y avait encore deux lits occupés de chaque côté. Je n’entendais pas toutes les conversations. Mais j’avais l’impression qu’il y avait d’autres enfants dans la pièce, et même un bébé endormi ! Et tout ce petit monde était bien tranquille. Il semblait régner une certaine sérénité, une certaine harmonie entre toutes les personnes qui s’entassaient dans ce lieu.
Pourtant, je sentais sourdre une menace. Quelque chose d’invisible, qui gonflait… Peut-être était-ce dû à l’attente : le temps d’attente ou le dépouillement du lieu. Ou peut-être une combinaison des deux ? C’était comme un poids qui m’oppressait et qui semblait déjà gagner bon nombre des patients.
La fille tardait à revenir… Je ne m’ennuyais pas, mais même si je devais rester en observation, j’aspirais à faire autre chose de ma journée. Et j’avais vraiment hâte de quitter cette pièce.
J’en étais là de mes réflexions lorsque les cris d’une femme m’interrompirent. L’une de celles qui occupaient les lits de l’extrémité de la salle arrachait sa literie comme l’aurait fait un personnage de dessin animé, en faisant voler chaque pan de tissus, sous les yeux médusés des personnes qui l’entouraient. On aurait dit une petite fille dans le corps d’une vieille femme ! Elle tentait clairement de divertir ses voisins. Elle se para de draps et se mit à pousser des cris d’animaux !
Ma voisine d’en face indiqua à ses petites filles : « Ah ! La voilà qui recommence ! », d’un air faussement réprobateur.
Je me levai, ne sachant que faire et observai la scène, m’assurant que la femme ne tombe pas, les pieds pris dans son accoutrement.
Elle avait apparemment achevé son répertoire d’animaux de la ferme : elle commençait à imiter un éléphant. Tout le monde la regardait, un air amusé sur le visage.
La femme était âgée et frêle. Elle m’avait semblé si fragile ! D’où venait cette énergie ? La scène avait quelque chose d’irréel. Comment cette petite chose rabougrie pouvait-elle se transformer si soudainement en Gremlin, la créature folklorique farceuse et espiègle de la taille d’un lutin qui a la faculté de mettre à sac toute une ville en un temps record ?
Sa voisine, plus potelée et robuste, lui prêta soudain main forte : elle saisit le matelas dénudé et le brandit, je ne sais comment devant elle, comme un bouclier, et se mit à courir avec en hurlant des cris de guerre !
La scène était totalement absurde ! Cette ambiance démente se répandait comme une traînée de poudre. Les visiteurs (épouse, fille, petites filles et le bébé !) avaient disparu. Tous les patients étaient, momentanément, dans la même dimension, même si chacun avait sa propre réalité. La liesse gagnait tout le monde. Certains se mirent à crier des mots d’encouragements tandis que d’autres arrachaient leur propre literie !
Tous ces gens, qui semblaient si fragiles et éteints, asthéniques aussi, avaient tout à coup un regain d’énergie impressionnant !
Alors que la potelée sillonnait la pièce à toute vitesse avec son matelas-bouclier, d’autres se saisissaient du leur et engageaient une course-poursuite en vrombissant au volant de leur voiture de course !
D’autres encore grimpèrent sur leur lit et leurs applaudissements se mêlèrent aux rires, aux cris d’encouragement, aux bruits de moteurs des véhicules, et même à d’autres cris sans queue ni tête !
Trois filles en blouses blanches, alarmées par le boucan, entrèrent alors par la porte où avait disparu mon acolyte et prirent une seconde pour évaluer la situation.
Je m’étais assurée que personne n’avait chuté, mais j’étais restée figée sur place, ne sachant comment réagir devant cette scène loufoque.
Lorsque la dodue vit les blouses blanches, elle écarquilla les yeux et se précipita sur elles. Brandissant toujours son pare-buffle imaginaire, elle les renversa dans un bruit de dérapage. « Hiiiiiiii ! »
Les filles, propulsées au sol, sur des tas de draps éclatèrent de rire.
Enfin libérée de l’étreinte de mon sentiment de responsabilité quant à ces personnes a priori vulnérables grâce à l’arrivée du personnel soignant, je me laissai enfin, moi aussi, aller à rire.
La dodue aux yeux exorbités avait continué sa course et un carambolage avait eu lieu à l’autre bout de la pièce. Désinhibée, je riais maintenant sans retenue, comme les autres. Et je n’en pouvais plus ! Je me tenais les côtes et mes muscles abdominaux me faisaient souffrir tant je les contractais !
Les filles se relevèrent, riant toujours, et restèrent au bout de la pièce à veiller sur leurs patients, attendant que la situation se calme d’elle-même. J’aurais juré que la course-poursuite avait duré une éternité. Comment ces hommes et ces femmes âgés, diminués, techniquement pas assez costauds pour effectuer la moindre tâche physique, avaient-ils pu trouver autant d’énergie ?
Une fois la situation apaisée, nous remîmes les lits en état. Nos patients avaient déjà oublié la scène qu’ils venaient de vivre et si certains reprenaient leur conversation avec leurs interlocuteurs imaginaires, d’autres se plaignaient qu’il ne se passait jamais rien et qu’ils s’ennuyaient !
Cette journée de découverte dans la section Gérontologie à l’hôpital psychiatrique resterait l’un des souvenirs les plus extraordinaires de ma vie !
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