« Mémé » : souvenirs d’enfance et tendresse d’une grand-mère

Publié le 07.11.2024

Mémé

Elle avait les yeux bleu délavé. Je me suis souvent demandé, petite, si c’était dû à la lessive au lavoir… Par tous les temps, elle brossait les jeans de tonton à l’eau parfois glacée, à la surface de laquelle flottaient de nombreux cadavres d’insectes que je tentais régulièrement de réanimer. L’eau y était souvent bleutée de savon. Y aurait-elle laissé un peu de la couleur de ses yeux ?

Ses grosses paluches lui permettaient de tricoter tout aussi bien que de prendre sa grosse marmite en fonte brûlante sans gants ! Elle me disait que c’était le travail qui l’avait rendue insensible au chaud, comme au froid. Parce que Mémé, c’était une guerrière. Elle avait eu une vie difficile et avait toujours trimé dur, dès petite, d’abord dans des familles, puis aux champs. Ce qui ne l’avait pas empêchée de donner la vie à huit enfants !

Elle était ronde, Mémé.  Toute petite et toute ronde. Et moelleuse aussi ! J’adorais poser ma tête sur ses grosses cuisses devant la télévision. Je tombais dans les trous du canapé sous son poids et elle me tenait chaud. Et je la respirais : elle sentait bon le savon et l’eau de toilette au chèvrefeuille. Elle aimait les émissions populaires… Et moi aussi, à l’époque ! Juste parce que je pouvais les regarder blottie contre elle…

J’ai essayé, plusieurs fois, de me mettre au tricot avec elle. Son rire moqueur constituait un véritable défi pour moi… Mais, à chaque fois, je finissais par emmêler ses pelotes et perdre patience ! Il n’y avait pas de jouet, ni de crayons, chez elle, alors je m’amusais avec ce que je trouvais. Elle portait des blouses qu’elle mettait par-dessus ses vêtements, comme toutes les autres mémés. J’aimais bien les lui piquer dans son armoire pour me déguiser ! Mais ce que je préférais, c’étaient ses longues chemises de nuit blanches, celles dans lesquelles je m’imaginais en princesse ! Mais elle refusait de me laisser jouer dehors affublée de la sorte, alors que mon carrosse, la brouette, m’attendait dehors !

Elle disait aussi que j’étais un garçon manqué parce que j’aimais bien siffler… Et mon jeu préféré, c’était la construction de cabanes dans le jardin. Elle mettait alors à ma disposition des couvertures et des pinces à linge. Et je faisais ma cabane sous le pommier où, parfois, des pommes me tombaient sur la tête. Elle se moquait de moi parce que les vers qu’elles contenaient me dégoûtaient… Avant de croquer dedans à pleines dents ! Enfin… Avec ses fausses dents ! Je n’étais pas choquée quand je voyais les dentiers se balader dans sa bouche lorsqu’elle parlait… Leur qualité ne devait pas être la même qu’aujourd’hui. Les siens semblaient trop grands pour sa machoire et j’avais l’habitude, depuis toute petite, de la voir les remettre en place à coups de langue habiles tout aussi rapidement qu’ils s’étaient décrochés ! J’étais habituée aussi, au moment de se coucher, à ses gros baisers sonores, les lèvres comme aspirées à l’intérieur de sa bouche toute plissée… Mais que j’avais été scandalisée, en revanche, lorsque j’avais, un matin, vu les dents de Mémé tremper dans un verre, dans la cuisine, juste à côté de la langue de bœuf qui décongelait ! C’est alors que j’ai compris que Mémé portait de fausses dents, et que la langue de bœuf, n’était pas un simple nom, mais bien la langue d’un bœuf ! Et que celle qui décongelait constituerait le prochain repas !

Ça me rappelle une anecdote ! Chez elle, au bord de sa route de campagne très fréquentée, les chats ne vivaient pas vieux. Elle en adoptait régulièrement, juste pour me faire plaisir lorsque je venais pendant mes vacances de petite Parisienne. D’ailleurs, elle disait qu’elle ne les aimait pas, mais avait toujours une caresse pour eux ! Alors, quand je lui avais raconté que les langues de chat étaient délicieuses, à elle, qui avait l’habitude de la langue de bœuf, elle avait été horrifiée ! Et en chipie que j’étais, je m’étais bien gardée de lui expliquer que c’étaient en fait de petits gâteaux sucrés et croquants.

Tous les deux ou trois jours, Mémé faisait ses 3 km aller-retour à vélo pour faire ses courses et me ramenait des croissants ! Je me souviens aussi du « pain noir », de seigle, devenu rare aujourd’hui, qui se conservait si longtemps ! Il était parfois encore tiède lorsque nous passions à table… Et lorsque j’étais malade, elle me faisait « du potage ». C’était en fait de la soupe tomate-vermicelles en sachet. Mais elle y rajoutait des cheveux d’ange, du gruyère et de la crème fraîche. Quand j’étais fatiguée, elle me proposait une infusion de menthe du jardin avec plein de sucre !

Je me demande encore… Son faitout était-il magique pour cuire, sans nul autre pareil, de si bons repas faits de rôtis, de carottes et de pomme de terre ? Même la soupe de poireau était délicieuse !

J’étais difficile… Elle m’avait habituée à me donner autre chose lorsque je n’avais pas très envie d’un plat. Et je ne pourrai jamais oublier ses « galettes », dont je n’ai jamais eu le secret ! Peut-être était-ce le beurre (salé bien sûr !), ou les œufs frais du poulailler… ? Ses galettes étaient en fait des sortes de crêpes, grasses, légères, dorées et bien sucrées : on pouvait les manger chaudes ou froides, et natures ! Elles ne séchaient jamais et n’avaient pas de grains de beauté comme celles que nous voyons traditionnellement… C’étaient les meilleures, mais pas seulement parce que c’est elle qui les faisait. Et quand elle se mettait au fourneau, elle en faisait des montagnes qu’elle distribuait ensuite à tout-va !

Je me souviens d’un Noël auprès d’elle. Je savais qu’elle n’était pas riche et qu’elle dépensait déjà beaucoup pour moi entre les croissants du matin et les paquets de bonbons, et je pensais que je n’aurais pas de cadeau ce jour-là. Et pourtant, j’ai été la plus heureuse des petites filles en découvrant qu’elle m’avait acheté un ballotin de chocolats et une orange ! Et si j’ai fait durer les papillotes le plus longtemps possible, ma mère a dû jeter l’orange qui a fini par moisir. Je l’avais précieusement gardée ne pouvant me résoudre à la manger…

Parfois, elle pestait. En breton en général ! Et je trouvais ça drôle : Mémé tenait un langage secret ! Elle parlait breton quand elle était enfant, mais il était interdit à l’école. Et comme elle ne maîtrisait pas toujours le français, elle faisait parfois quelques maladresses… Par exemple, elle me parlait de ma « cuire chevelure » irritée parce que j’avais la fâcheuse tendance à me gratter la tête dans les moments stressants…

En plus, la pauvre était gauchère ! Elle avait dû apprendre à écrire de la main droite à l’école. D’après ce que j’avais compris, on lui attachait la main gauche dans le dos et elle en gardait un dur souvenir. Sa vie n’avait pas été facile, mais à l’époque, c’était chose courante.

Elle me racontait que la mort était dans le garage, au rez-de-chaussée, sous la maison… C’était là qu’elle gardait ses patates dans une sorte de lit à baldaquin dont les rideaux auraient été des sacs de jute ! Ça sentait la terre. Mais étaient-ce les patates qui restaient au frais, ou la terre battue qui tapissait le sol qui donnait cette odeur si particulière ?

C’est parce qu’il y avait une faux, tout au fond, cachée dans l’ombre qu’elle me racontait ces histoires… Pour éviter que je m’en approche, et donc pour m’éviter un accident. Mais c’était si excitant de s’aventurer dans les recoins de la pièce ! Elle m’aurait parlé de fantôme, je n’y serais jamais allée ! Mais la mort… Elle n’était pas personnifiée pour moi. Plus tard, j’ai lu des contes et légendes de Bretagne, et j’ai découvert l’Ankou ! Alors, peut-être pensait-elle que j’aurais craint le personnage, comme, sans doute, elle en avait peur petite… Mais l’outil était bien plus fascinant et effrayant que ses histoires !

Elle avait par contre un martinet qu’elle utilisait pour me dissuader… Je l’ai vu deux ou trois fois dans ses mains. Il piquait un peu sur les fesses. Mais la douleur ne faisait rien : c’était trop drôle de courir, et de fuir, en la sachant derrière moi, tout près, qui me rattrapait ! Elle m’avait raconté qu’il se cachait en haut du meuble parce que les parents, ses enfants, lui en avaient détruit beaucoup. Ils en coupaient les lanières ! Moi, je n’aurais jamais osé ! Par contre, quand elle partait faire les courses le matin, sur son vélo, il m’est arrivé de monter sur une chaise et de le pousser un peu plus loin, ou même de le mettre de l’autre côté du meuble, pour qu’elle ne puisse pas l’atteindre ! J’étais une chipie… Mais une gentille chipie.

J’essayais de me réveiller avant elle le matin. J’allais nourrir les poules pour commencer. Les gallinacées me faisaient peur ! Elles savaient bien que j’apportais le grain, alors elles me coursaient dans tout le poulailler ! Combien de fois, j’ai failli m’étaler dans leurs fientes en courant récupérer les œufs dans les couvoirs pour leur échapper ?! C’était si excitant !

J’en ai volé quelques-uns d’ailleurs… Des œufs ! Je les mettais là où il faisait le plus chaud, et où c’était le plus confortable : sous mon oreiller ! Je me suis souvent faite repérer… J’en ai aussi cassés quelques uns sur le pas de la porte ! On avait beau m’expliquer qu’il n’y avait pas de coq… Je ne voulais rien entendre, je voulais des poussins !

Après les poules, il fallait nourrir les lapins. Ils étaient si gros que je me demandais s’ils ne connaissaient pas Alice, du pays des merveilles ! Il fallait se méfier de ceux-là : ils étaient prompts à croquer dans les fanes de carottes avant que j’aie pu retirer mes doigts, et à se précipiter sur les portes du clapier pour s’enfuir !

Je sauvais les insectes sur la surface du lavoir en me disant qu’ils deviendraient mes amis… Mais quand une grosse araignée noire et velue surgissait de l’une des tentures fixées au mur de la chambre, je paniquais tant que Mémé se moquait de moi !

J’ai aussi fait quelques élevages de coccinelles ramassées sur les haies du jardin… À m’écœurer des petites bêtes à bon dieu ! Et les gros crapauds tout desséchés trouvés sur le bord de la route, je les mettais à tremper pour qu’ils se réhydratent et reprennent vie ! Je la rendais folle, la pauvre !

J’aimais aussi beaucoup me promener au bord des routes avec elle. Elle marchait d’un pas nonchalant et chaloupé. Et parfois, elle m’emmenait aux carrières ! Il n’y a pas lieu plus amusant pour des enfants que les montagnes de cailloux de différentes tailles, et les dunes de sable. Je m’amusais à les escalader, puis à les dévaler à toute allure, ou à en dégringoler !

Parfois, quand la saison s’y prêtait, nous ramassions des noisettes que nous cassions à coups de pied sur le chemin pour les manger ! Et tant pis si elles étaient sales, elles étaient encore meilleures comme ça !

Mais Mémé était aussi un monstre ! Parfois, je trouvais du sang près de la hache, sur le billot. Je l’aimais tant que je n’arrivais pas à la bouder, mais ces jours-là, je refusais de manger le plat du jour ! Elle était si douce (malgré ses grosses paluches) et si tendre, que je ne comprenais pas comment elle pouvait avoir le courage de tuer ses animaux… Ils étaient si mignons !

On m’a expliqué que les gens de la campagne ne s’attachaient pas à leurs bêtes… Pourtant, un jour, elle m’a emmenée voir un agneau né dans la nuit, dans l’abri des moutons. Il était tellement mignon ! On aurait dit Bambi, tout frêle sur ses quatre pattes ! On le regardait par la barrière. Mais sa mère a subitement paniqué et, en cherchant à s’échapper de l’abri, a cassé la patte de son petit. Il était de ce fait voué à l’abattage ! Je le savais, et je me sentais coupable. Sans ma présence, la mère serait restée bien tranquille… Mémé ne disait rien, mais elle était contrariée. Elle me semblait triste même…

Alors j’ai réfléchi, et j’ai insisté pour le sauver. Je n’ai ensuite plus eu le droit d’aller le voir, tant qu’il ne serait pas remis. J’étais persuadée que Mémé m’avait menti et qu’elle avait abattu le pauvre petit. Mais au bout de trois semaines, j’ai découvert que Mémé avait finalement accepté de m’écouter et de faire comme Mac Gyver que j’avais vu dans la série du même nom ! Elle avait tenté de lui faire une attelle ! Et j’ai toujours pensé qu’à ce moment-là, elle avait dû tisser des liens avec cette petite brebis. Elle est restée boiteuse, mais elle n’a jamais été mangée !

Mémé était pour moi la personne la plus courageuse, la plus douce et la plus tendre que j’ai connue dans mon enfance. Elle m’a offert les moments de bonheur et d’amour qui manquaient cruellement à ma vie de petite fille… Et si elle est partie depuis bien longtemps maintenant, elle me manque toujours autant et je continue à raconter à mes propres enfants comme elle était spéciale…

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Une réponse à « « Mémé » : souvenirs d’enfance et tendresse d’une grand-mère »

  1. […] les autres ou presque ! » en audio avec mon plus jeune garçon et j’ai en projet de faire « Mémé » (gratuit) avec mon moyen… Quant à mon grand, il garde sa voix douce pour ses proches uniquement […]

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Gwenn A. Elle
Gwenn A. ELLE auteure

Auteure de thrillers psychologiques et romans sensibles. 11 livres publiés, une plume qui ne vous laissera pas indifférent.

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